
Evo MORALES AYMA
Mis en ligne le 11/06/2008
Au nom du peuple de Bolivie, de tous mes frères du monde, je
fais appel à la conscience des dirigeants et citoyens pour que ne soit pas
approuvé le texte de la "directive retour".
Président de la République de Bolivie
Jusqu'à la fin de la Seconde Guerre mondiale, l'Europe était un continent
d'émigrants. Des dizaines de millions d'habitants partirent aux Amériques pour
coloniser, échapper aux famines, aux crises financières, aux guerres ou aux
totalitarismes européens et à la persécution des minorités ethniques.
Aujourd'hui, je suis avec préoccupation le processus de la dite "directive
retour".
Ce texte, validé le 5 juin dernier par les ministres de l'Intérieur des 27 pays
de l'Union européenne, doit être approuvé le 18 juin par le Parlement européen.
Je perçois qu'il durcit de manière drastique les conditions de détention et
d'expulsion des migrants sans papier, quelqu'ait été
leur temps de séjour dans les pays européens, leur situation de travail, leurs
liens familiaux, leur volonté et le succès de leur intégration.
Les Européens sont arrivés dans les pays d'Amérique latine et d'Amérique du
Nord, en masse, sans visa, ni conditions imposées par les autorités. Ils furent
toujours bienvenus, et le demeurent, dans nos pays du continent américain, qui
absorbèrent alors la misère économique européenne et ses crises politiques. Ils
vinrent sur notre continent en exploiter les richesses et les transférer en
Europe, avec un coût très élevé pour les peuples premiers de l'Amérique. Comme
par exemple dans le cas de notre Cerro Rico de Potosi et de ses fabuleuses mines qui donnèrent sa
masse monétaire au continent européen entre le XVIe et le XIXe siècle. Les
personnes, les biens, les droits des migrants européens furent toujours
respectés. Aujourd'hui, l'Union européenne est la principale destination des
migrants du monde, conséquence de son image positive d'espace de prospérité et
de libertés publiques. L'immense majorité des migrants viennent dans l'Union
européenne pour contribuer à cette prospérité, non pour en profiter. Ils
occupent les emplois de travaux publics, dans la construction, les services aux
personnes et dans les hôpitaux, que ne peuvent ou ne veulent occuper les
Européens. Ils contribuent au dynamisme démographique du continent européen, à
maintenir la relation entre actifs et inactifs qui rend possible ses généreux
systèmes de solidarité sociale et dynamisent le marché interne et la cohésion
sociale. Les migrants offrent une solution aux problèmes démographiques et
financiers de l'UE.
Pour nous, nos émigrants représentent l'aide au développement que les
Européens ne nous donnent pas - vu que peu de pays atteignent réellement
l'objectif minimum de 0,7 pc du PIB d'aide au développement. L'Amérique latine
a reçu, en 2006, 68 milliards de dollars de transferts financiers de ses
émigrés, soit plus que le total des investissements étrangers dans nos pays. Au
niveau mondial, ces transferts atteignent 300 milliards de dollars, qui
dépassent les 104 milliards de dollars octroyés au nom de l'aide au
développement. Mon propre pays, la Bolivie, a reçu plus de 10 pc de son PIB en
transferts de fond des migrants (1,1 milliard de dollars), soit un tiers de nos
exportations annuelles de gaz naturel.
Il apparaît que les flux de migration sont bénéfiques pour les Européens et,
de manière marginale, aussi pour nous du Tiers-Monde, vu que nous perdons des
millions de personnes de main-d'oeuvre qualifiée en
laquelle, d'une manière ou d'une autre, nos Etats, bien que pauvres, ont
investi des ressources humaines et financières. Il est regrettable que le
projet de "directive retour" complique terriblement cette réalité. Si
nous concevons que chaque Etat ou groupe d'Etats puisse définir ses politiques
migratoires en toute souveraineté, nous ne pouvons accepter que les droits
fondamentaux des personnes soient déniés à nos compatriotes et à nos frères
latino-américains.
La directive retour prévoit la possibilité d'un enfermement des migrants
sans papier jusqu'à 18 mois avant leur expulsion - ou "éloignement"
selon le terme de la directive. Dix-huit mois ! Sans procès, ni justice ! Tel
qu'il est, le projet de directive viole clairement les articles 2, 3, 5, 6, 7,
8 et 9 de la Déclaration universelle des droits de l'Homme de 1948. Et en
particulier l'article 13 qui énonce : "1. Toute personne a le droit de
circuler librement et de choisir sa résidence à l'intérieur d'un Etat. 2. Toute
personne a le droit de quitter tout pays, y compris le sien, et de revenir dans
son pays." Et, pire que tout, il existe la possibilité d'emprisonner des
mères de familles et des mineurs, sans prendre en compte leur situation
familiale ou scolaire, dans ces centres de rétention où nous savons que
surviennent des dépressions, des grèves de la faim, des suicides.
Comment pouvons-nous accepter sans réagir que soient concentrés dans ces
camps nos compatriotes et frères latino-américains sans papiers, dont l'immense
majorité travaillent et s'intègrent depuis des années
? De quel côté est aujourd'hui le devoir d'ingérence humanitaire ? Où est la
"liberté de circuler", la protection contre les emprisonnements
arbitraires ? Parallèlement, l'Union européenne tente de convaincre la
Communauté andine des nations (Bolivie, Colombie, Equateur, Pérou) de signer un
"Accord d'association" qui inclue en son troisième pilier un traité
de libre-échange, de même nature et contenu que ceux qu'imposent les
Etats-Unis. Nous subissons une intense pression de la Commission européenne
pour accepter des conditions de profonde libéralisation pour le commerce, les
services financiers, la propriété intellectuelle ou nos services publics. De
plus, au nom de la "protection juridique", on nous reproche notre
processus de nationalisation de l'eau, du gaz et des télécommunications
réalisés le Jour des travailleurs.
Je demande, dans ce cas : où est la "sécurité juridique" pour nos
femmes, adolescents, enfants et travailleurs qui recherchent un horizon
meilleur en Europe ? Promouvoir d'un côté la liberté de circulation des
marchandises et des flux financiers, alors qu'en face nous voyons des
emprisonnements sans jugement pour nos frères qui ont essayé de circuler
librement... Ceci est nier les fondements de la liberté et des droits
démocratiques. Dans ces conditions, si cette "directive retour"
devait être approuvée, nous serions dans l'impossibilité éthique d'approfondir
les négociations avec l'Union européenne et nous nous réservons le droit
d'imposer aux citoyens européens les mêmes obligations de visas qui nous ont
été imposées le 1er avril 2007, selon le principe diplomatique de réciprocité.
Nous ne l'avions pas exercé jusqu'à maintenant,
attendant justement des signaux positifs de l'UE.
Le monde, ses continents, ses océans, ses pôles, connaissent d'importantes
difficultés globales : le réchauffement global, la pollution, la disparition
lente mais sûre des ressources énergétiques et de la biodiversité alors
qu'augmentent la faim et la misère dans tous les pays, fragilisant nos
sociétés. Faire des migrants, qu'ils soient sans papiers ou non, les boucs
émissaires de ces problèmes globaux, n'est en rien une solution. Cela ne
correspond à aucune réalité. Les problèmes de cohésion sociale dont souffre
l'Europe ne sont pas la faute des migrants, mais le résultat du modèle de
développement imposé par le Nord, qui détruit la planète et démembre les
sociétés des hommes.
Au nom du peuple de Bolivie, de tous mes frères du continent et des régions
du monde comme le Maghreb et les pays de l'Afrique, je fais appel à la conscience
des dirigeants et députés européens, des peuples, citoyens et militants
d'Europe, pour que ne soit pas approuvé le texte de la "directive
retour". Telle que nous la connaissons aujourd'hui, c'est une directive de
la honte. J'appelle aussi l'Union européenne à élaborer, dans les prochains
mois, une politique migratoire respectueuse des droits de l'Homme, qui permette
le maintien de cette dynamique profitable pour les deux continents, qui répare
une fois pour toutes l'énorme dette historique, économique et écologique que
les pays d'Europe ont envers une grande partie du Tiers-Monde, et qui ferme
définitivement les veines toujours ouvertes de l'Amérique latine. Vous ne
pouvez pas faillir aujourd'hui dans vos "politiques d'intégration"
comme vous avez échoué avec votre supposée "mission civilisatrice" du
temps des colonies.